Comme je vous l’avais déjà écrit avant, l’appartement dans lequel je vis appartient au campus de l’université. Il sert à accueillir des professeurs et des doctorants de passage, pour des périodes courtes la plupart du temps (2 ou 3 jours). Je suis le seul qui reste 6 mois.
Parmi toutes les personnes qui ont transité dans cet appartement, il y en a 2 qui sont restées un peu plus longtemps (3mois) et que j’ai eu l’occasion de mieux connaître : Karluçio et Frederico

Moi, Karluçio et Frederico
Karluçio est un jeune professeur de physique non titulaire. Il bosse beaucoup pour préparer ses cours et corriger les copies de ses élèves, et est payé un salaire de misère. Il se plaint tout le temps de sa vie, ce qui fait beaucoup rire Frederico.
Frederico, c’est un thésard argentin en sociologie. Il est venu à Brasília pour passer plein d’entretiens avec les politiques brésiliens sur la condition des ouvriers au Brésil. Un jour sur deux il rencontre un ministre, un député, un délégué syndical… Et le reste du temps, il le passe à préparer ses entretiens. Il passe des nuits entières assis à la table du salon, en buvant du maté (bah oui : c’est un argentin) et en griffonnant des trucs illisibles sur des petits bout de papier déjà bien remplis.


Il parle très fort, avec un accent argentin très prononcé que même moi j’arrive à reconnaître. Et quand il ne connaît pas un mot en brésilien, il le dit en espagnol d’un air naturel en espérant que je ne m’en rend pas compte.
Ce qu’il y a de très marrant chez lui, c’est qu’il a des idées néo-communistes révolutionnaires (Che Guevara) et que quand tu le lances sur un sujet politique, il ne s’arrête plus.
En plus il a un humour cynique que j’aime beaucoup. Il envoie des jolies vannes sur Karluçio ou sur moi quand je fais Chabbat. Mais toujours avec un grand sourire aux lèvres.
Par exemple, il entend le bruit de l’eau dans la cuisine et sort de sa chambre :
« Que vois-je… tu fais la vaisselle ? Mais c’est Chabbat ! T’as pas le droit de faire ça… Je croyais que t’a pas le droit de travailler… Alors comme ça tu touches pas à la lumière, mais tu fais la vaisselle…
… En fait tu fais un peu ce qui t’arrange… »
Ou encore, quand il me voit en train de manger mon repas de Chabbat que j’ai soigneusement préparé alors qu’il a passé la journée devant sont ordinateur à préparer ses entretiens :
« Moi aussi je veux devenir juif !… T’es jamais au labo… tu passes un jour par semaine à ne rien faire à part manger et dormir… et tu passes un jour entier à cuisiner pour préparer ce jour… Si on rajoute le dimanche, ça fait trois jours par semaine sans aller au labo.
… Et ça c’est les semaines tranquilles… parce que quand il y a des fêtes juives… tu passes la semaine entière à manger et dormir ! »
« J’ai une nouvelle religion : je ne peux travailler que entre le dimanche soir 11h et le lundi matin 8h. T’en penses quoi ? »
A 3h du matin, assis à la table du salon, caché derrière des piles de livres, les yeux fatigués après 10h de boulot, et qu’il me voit revenir d’une soirée dans un club de samba :
« J’adore ta vie ! Tu sors tous les soirs avec les filles de ton labo, je t’ai jamais vu travailler, tu passes ton temps à cuisiner… et après tu te prends un jour par semaine pour te reposer de tout ça… C’est normal que tu sois toujours de bonne humeur. »
« Par contre, j’aime pas du tout la vie de Karluçio… Sa vie c’est de la merde… et au lieu d’essayer de changer les choses, il passe son temps à se plaindre. »
Et c’est à ce moment que Karluçio débarque, et que Federico se tourne vers lui :
« Karluçio t’as vraiment une vie de merde. »
Parmi tant de monologues hilarants de l’Argentin concernant le Brésil et les brésiliens, j’adorais sa réponse lorsqu’on abordait le sujet des filles :
« C’est normal que je sois célibataire : je passe mon temps à faire des entretiens avec des politiciens, vieux et gros. Comment veux-tu que je rencontre quelqu’un ?… Alors que toi tu sors tous les soirs avec une dizaine de jolies filles… et pas toujours les mêmes !
… J’aurais dû faire pharmacie… »
Bref, il adore commenter.
Mais du coup on est devenu très amis, et j’ai même réussi à avoir quelques discussions sérieuses avec lui. C’est quelqu’un de très intéressant et très intelligent.
Sinon, mis à part Karluçio et l’Argentin, j’ai vu défiler toutes sortes de personnes. Une fois, il y a même eu deux sourds-muets qui ont débarqués pour quelques jours.
Il lisaient sur les lèvres et ils nous ont appris quelques rudiments du langage des signes brésilien. C’était très intéressant.

O Argentino é muito ingrassada = L’Argentin est très marrant